jeudi 5 mars 2009
Amour me cèle

Deux amants sont devenus des arbres
Pour avoir oublié le temps
Leurs pieds ont poussé dans la terre
Leurs bras sont devenus des branches
Toutes ces graines qui s’envolent
Ce sont leurs pensées emmêlées
La pluie ni le vent ni le gel
Ne pourront pas les séparer
Ils ne forment qu’un seul tronc
Dur et veiné comme du marbre
Et sur leurs bouches réunies
Le chèvrefeuille a fait son nid
Marcel Réalu
1908 - 1993

vendredi 23 janvier 2009
Je n'ai de nuit que ton absence

Je n’ai de nuit que ton absence
Blessure qu’où tu m’es partie
Rien que toi n’a pour moi sens
Et tout sans toi n’est que menti
Sans toi tout m’est anéanti.
Je n’ai vivre que de t’entendre
De ton poignet pris dans ma main
Je n’ai mourir et le cœur fendre
Que d’imaginer l’inhumain
Schisme de toi sur mon chemin
O mon amour ô ma tristesse
Un jour d’un ancien mois de mai
Tu m’avais fui Quand donc étai-ce
Moi si mal et tant qui t’aimais
Me l’as-tu pardonné jamais
A force si fort que je t’aime
De ce jeune homme que je fus
Suis-je enfin cet autre moi-même
Et mes larmes sur tes mains nues
A tes pieds l’amour devenu.
Louis Aragon

vendredi 9 janvier 2009
Elle aimait la vie il aimait la mort...

Elle aimait la vie il aimait la mort...
Il aimait la mort, et ses sombres promesses,
Avenir incertain d'un garçon en détresse,
Il voulait mourir, laisser partir sa peine,
Oublier tous ces jours à la même rengaine...
Elle aimait la vie, heureuse d'exister,
Voulait aider les gens et puis grandir en paix,
C'était un don du ciel, toujours souriante,
Fleurs et nature, qu'il pleuve ou qu'il vente.
Mais un beau jour, la chute commença,
Ils tombèrent amoureux, mauvais choix,
Elle aimait la vie et il aimait la mort,
Qui d'entre les deux allait être plus fort ?
Ils s'aimaient tellement, ils auraient tout sacrifié,
Amis et famille, capables de tout renier,
Tout donner pour s'aimer, tel était leur or,
Mais elle aimait la vie et il aimait la mort...
Si différents et pourtant plus proches que tout,
Se comprenant pour protéger un amour fou,
L'un ne rêvait que de mourir et de s'envoler,
L'autre d'une vie avec lui, loin des atrocités...
Fin de l'histoire : obligés de se séparer,
Ils s'étaient promis leur éternelle fidélité.
Aujourd'hui, le garçon torturé vit pour elle,
Puisque la fille, pour lui, a rendu ses ailes...
Il aimait la mort, elle aimait la vie,
Il vivait pour elle, elle est morte pour lui
William Shakespeare

mercredi 7 janvier 2009
J'ai ruiné mon coeur

J’ai ruiné mon cœur, j’ai dévasté mon âme
Et je suis aujourd’hui le mendiant d’amour:
Des souvenirs, pareils à la vermine infâme,
Me rongent à la face implacable du jour.
J’ai ruiné mon cœur, j’ai dévasté mon âme
Et je viens lâchement implorer du destin
Un reflet de tes yeux au caprice divin,
O forme fugitive, ô pâleur parfumée
Si prodigalement, si largement aimée!
J’ai cherché ton regard dans les yeux étrangers,
J’ai cherché ton baiser sur des lèvres fuyantes;
La vigne qui rougit au soleil des vergers
M’a versé dans ses flots le rire des Bacchantes;
J’ai cherché ton regard dans les yeux étrangers
Sans libérer mon cœur de tes âpres caresses.
Et, comme les soupirs des plaintives maîtresses
Qui pleurent dans la nuit un été sans retour,
J’entends gémir l’écho des paroles d’amour.
O forme fugitive, ô pâleur parfumée,
Incertaine douceur arrachée au destin,
Si prodigalement, si largement aimée,
J’ai perdu ton sourire au caprice divin;
O forme fugitive, ô pâleur parfumée,
Tu m’as fait aujourd’hui le mendiant d’amour
Étalant à la face implacable du jour
La douleur sans beauté d’une misère infâme…
J’ai ruiné mon cœur, j’ai dévasté mon âme.
Renée Vivien
En souvenir du Mendiant, s'il repasse par ici

lundi 2 juin 2008
Vous parler ?

Vous parler ? Non. Je ne peux pas.
Je préfère souffrir comme une plante,
Comme l’oiseau qui ne dit rien sur le tilleul.
Ils attendent. C’est bien. Puisqu’ils ne sont pas las
D’attendre, j’attendrai, de cette même attente.
Ils souffrent seuls. On doit apprendre à souffrir seul.
Je ne veux pas d’indifférents prêts à sourire
Ni d’amis gémissants. Que nul ne vienne.
La plante ne dit rien. L’oiseau se tait. Que dire ?
Cette douleur est seule au monde, quoi qu’on veuille.
Elle n’est pas celle des autres, c’est la mienne.
Une feuille a son mal qu’ignore l’autre feuille.
Et le mal de l’oiseau, l’autre oiseau n’en sait rien.
On ne sait pas. On ne sait pas. Qui se ressemble ?
Et se ressemblât-on, qu’importe. Il me convient
De n’entendre ce soir nulle parole vaine.
J’attends — comme le font derrière la fenêtre
Le vieil arbre sans geste et le pinson muet...
Une goutte d’eau pure, un peu de vent, qui sait ?
Qu’attendent-ils ? Nous l’attendrons ensemble.
Le soleil leur a dit qu’il reviendrait, peut-être...
Sabine Sicaud

dimanche 1 juin 2008
J'aime quand tu te tais

J'aime quand tu te tais, parce que tu es comme absente,
et tu m'entends au loin, et ma voix ne t'atteint pas.
On dirait que tes yeux se sont envolés,
et on dirait qu'un baiser t'a clos la bouche
Comme toutes les choses sont remplies de mon âme,
tu émerges des choses pleine de mon âme.
Papillon de rêve, tu ressembles à mon âme
et tu ressembles au mot : mélancolie.
J'aime quand tu te tais et que tu es comme distante.
Et tu es comme plaintive, papillon que l'on berce.
Et tu m'entends au loin, et ma voix ne t'atteint pas:
laisse-moi me taire avec ton silence.
Laisse-moi aussi te parler avec ton silence,
clair comme une lampe, simple comme un anneau.
Tu es comme la nuit, silencieuse et constellée.
Ton silence est d'étoile, si lointain et si simple.
Pablo Neruda

vendredi 30 mai 2008
Ma morte vivante

Dans mon chagrin, rien n’est en mouvement
J’attends, personne ne viendra
Ni de jour, ni de nuit
Ni jamais plus de ce qui fut moi-même
Mes yeux se sont séparés de tes yeux
Ils perdent leur confiance, ils perdent leur lumière
Ma bouche s’est séparée de ta bouche
Ma bouche s’est séparée du plaisir
Et du sens de l’amour, et du sens de la vie
Mes mains se sont séparées de tes mains
Mes mains laissent tout échapper
Mes pieds se sont séparés de tes pieds
Ils n’avanceront plus, il n’y a plus de route
Ils ne connaîtront plus mon poids, ni le repos
Il m’est donné de voir ma vie finir
Avec la tienne
Ma vie en ton pouvoir
Que j’ai crue infinie
Et l’avenir mon seul espoir c’est mon tombeau
Pareil au tien, cerné d’un monde indifférent
J’étais si près de toi que j’ai froid près des autres.
Paul Eluard

dimanche 25 mai 2008
La sollitude

La solitude c'est la sonnerie du téléphone
Et une voix étrangère qui vous tire du sommeil ;
La solitude c'est le dimanche vide
Aux conversations vides et sans soleil.
La solitude c'est regarder par la vitre
Les gens pressés se dispersant dans la brume
C'est l'intime ennui avant le sommeil
Et la torpeur pendant les nuits sans lune.
La solitude c'est aimer beaucoup
Et n'avoir rien de quoi aimer
N'avoir personne à qui offrir des fleurs
Personne à qui raconter sa journée.
C'est être partout de trop, étranger,
Quelqu'un qu'on n'invite nulle part, un paria,
Sans un souvenir qui te fasse souffrir,
Sans espoir aucun pour ce qui arrivera.
Mais la détresse de mes journées sans toi,
Ma grande détresse infernale,
Liée à tout ce que tu sais ou ne sais pas :
Je ne peux rien lui trouver d'égal.
Et les minutes de défiler lentement,
Lourdes d'une attente improbable,
Lourdes par ce qu'on appelle le manque
Et qui m'est intolérable…
Drita Como-Vetmia
(Poète Albanais)

samedi 17 mai 2008
Pleurez mes yeux

Pleurez mes yeux, pleurez. Je ne peux plus rire.
Mon être va vers l'Ami. Je ne reviendrai pas.
La douleur de mille morts m'est indifférente.
Je vais où l'on ne meurt pas, où je ne mourrai pas.
Je veux que mon être s'enflamme, s'embrase au feu d'amour.
Coulez mes larmes de sang. Je ne vous essuierai pas.
Je subirai l'amour jusqu'à n'être que cendres.
Je me suis peint de ta couleur. Celle-ci ne pâlira pas.
Le sage des sages qui m'éveilla me suffit.
Je ne saisirai plus d'autre main que la sienne.
J'ai troqué mon désir d'être contre celui de n'être pas.
Ce n'est plus,
désormais, la double poursuite de l'âme et du corps.
Nous émigrons,
corps et âme, d'éphémère en éternel.
J'ai résolu de prendre la route.
Je ne reviendrai pas.
Emre Younous

dimanche 11 mai 2008
Lorsque tu fermeras mes yeux....

Lorsque tu fermeras mes yeux a la lumière,
Baise-les longuement, car ils t'auront donné
Tout ce qui peut tenir d'amour passionné
Dans le dernier regard de leur ferveur dernière.
Sous l'immobile éclat du funèbre flambeau,
Penche vers leur adieu ton triste et beau visage
Pour que s'imprime et dure en eux la seule image
Qu'ils garderont dans le tombeau.
Et que je sente, avant que le cercueil ne se cloue,
Sur le lit pur et blanc se rejoindre nos mains,
Et que près de mon front, sur les pales coussins,
Une suprême fois se repose ta joue.
Et qu'après je m'en aille au loin avec mon coeur
Qui te conservera une flamme si forte
Que même à travers la terre compacte et morte
Les autres morts en sentiront l'ardeur.
Émile Verhaeren



























