vendredi 13 mars 2009
Sonnet d’été

Nous habiterons un discret boudoir,
Toujours saturé d’une odeur divine,
Ne laissant entrer, comme on le devine,
Qu’un jour faible et doux ressemblant au soir.
Une blonde frêle, en mignon peignoir
Tirera des sons d’une mandoline,
Et les blancs rideaux, tout en mousseline
Seront réfléchis par un grand miroir.
Quand nous aurons faim, pour toute cuisine
Nous grignoterons des fruits de la Chine,
Et nous ne boirons que dans du vermeil ;
Pour nous endormir, ainsi que des chattes,
Nous nous étendrons sur de fraîches nattes ;
Nous oublierons tout, — même le soleil !
Germain Nouveau
lundi 9 mars 2009
L'absence

Je te parle à travers les villes
Je te parle à travers les plaines
Ma bouche est sur ton oreiller
Les deux faces des murs font face
A ma voix qui te reconnaît
Je te parle d'éternité
O villes souvenirs de villes
Villes drapées dans nos désirs
Villes précoces et tardives
Villes fortes villes intimes
Dépouillées de tous leurs maçons
De leurs penseurs de leurs fantômes
Campagne règle d'émeraude
Vive vivante survivante
Le blé du ciel sur notre terre
Nourrit ma voix je rêve et pleure
Je ris et rêve entre les flammes
Entre les grappes du soleil
Et sur mon corps ton corps étend
La nappe de son miroir clair.
Paul Eluard
dimanche 8 mars 2009
Je dors quand je veux avec elle

Je l'aime bien, parce qu'elle a les yeux
Et les sourcils de couleur toute noire,
Le teint de rose et l'estomac d'ivoire,
L'haleine douce et le rire gracieux.
Je l'aime bien, pour son front spacieux
Où l'amour tient le siège de sa gloire,
Pour sa faconde et sa riche mémoire
Et son esprit plus qu'autre industrieux.
Je l'aime bien parce qu'elle est humaine,
Parce qu'elle est de savoir toute pleine
Et que dans son coeur d'avarice n'est point.
Mais qui me fait l'aimer d'une amour telle,
C'est parce qu'elle me tient bien point
Et que je dors quand je veux avec elle.
Olivier de Magny
1529 - 1561

Je me souviens de toi

Je me souviens de toi telle que tu étais en ce dernier automne :
Un simple béret gris avec le cœur en paix.
Dans tes yeux combattaient les feux du crépuscule.
Et les feuilles tombaient sur les eaux de ton âme.
Enroulée à mes bras comme un volubilis,
Les feuilles recueillaient ta voix lente et paisible.
Un bûcher de stupeur où ma soif se consume.
Douce jacinthe bleue qui se tord sur mon âme.
Je sens tes yeux qui vont et l'automne est distant :
Béret gris, cris d'oiseau, cœur où l'on est chez soi
Et vers eux émigraient mes désirs si profonds
Et mes baisers tombaient joyeux comme des braises.
Le ciel vu d'un bateau. Les champs vus des collines :
Lumière, étang de paix, fumée, ton souvenir.
Au-delà de tes yeux brûlaient les crépuscules.
Sur ton âme tournaient les feuilles de l'automne.
Pablo Neruda

A une robe rose

Que tu me plais dans cette robe
Qui te déshabille si bien,
Faisant jaillir ta gorge en globe,
Montrant tout nu ton bras païen !
Frêle comme une aile d'abeille,
Frais comme un coeur de rose-thé,
Son tissu, caresse vermeille,
Voltige autour de ta beauté.
De l'épiderme sur la soie
Glissent des frissons argentés,
Et l'étoffe à la chair renvoie
Ses éclairs roses reflétés.
D'où te vient cette robe étrange
Qui semble faite de ta chair,
Trame vivante qui mélange
Avec ta peau son rose clair ?
Est-ce à la rougeur de l'aurore,
A la coquille de Vénus,
Au bouton de sein près d'éclore,
Que sont pris ces tons inconnus ?
Ou bien l'étoffe est-elle teinte
Dans les roses de ta pudeur ?
Non ; vingt fois modelée et peinte,
Ta forme connaît sa splendeur.
Jetant le voile qui te pèse,
Réalité que l'art rêva,
Comme la princesse Borghèse
Tu poserais pour Canova.
Et ces plis roses sont les lèvres
De mes désirs inapaisés,
Mettant au corps dont tu les sèvres
Une tunique de baisers.
Théophile Gautier
























